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Berthe et le parfum de la vareuse


Berthe et ses filles, vers 1900
Berthe et ses filles, vers 1900

Ce matin d’automne 1898, dans l’appartement de fonction du capitaine Henri Émile Vautier, à la caserne du 153ᵉ régiment d’infanterie de Lille, Berthe voulait retenir quelque chose.


Dans quelques semaines, il faudrait quitter la ville où elle était née. Une nouvelle affectation emporterait Henri Émile vers une autre garnison et, comme toujours, elle partirait avec lui.


Berthe ne s’en plaignait pas. Elle avait épousé un officier et connaissait les règles de cette vie faite de départs, de valises et d’adieux. Elle voulait juste emporter un peu de Lille, cette ville qui l’avait vue naître et qu’elle aimait tant. Juste l’image d’un matin de rires, de trois petites filles dans leurs plus belles robes et le souvenir d’un bonheur ordinaire.


Voilà pourquoi elle avait fait venir le photographe.


« Papa sera tellement heureux », dit Marthe en lissant avec sérieux le ruban de sa robe.


Berthe sourit.


De ses trois filles, Marthe était la seule à comprendre l’importance de cette matinée. L’ainée de ses filles savait que cette photographie était une surprise pour son père. Un petit secret partagé avec sa mère.


Suzanne, elle, avait d’autres préoccupations. Elle tournait autour du berceau d’Odette en faisant mille grimaces.


« Mademoiselle Odette, vous êtes attendue au grand bal du château ! »


Les deux petites éclatèrent de rire.


Des rires légers et clairs que Berthe aurait voulu enfermer dans une boîte pour le conserver toute sa vie.


Elle contempla ses trois filles.

Marthe, déjà sérieuse comme une grande personne. Suzanne, avec cette joie de vivre qui faisait bouger toute la maison. Et la petite Odette, encore protégée de tous les chagrins que les adultes s’inventent ou se donnent.


Berthe pensa alors qu’elle était une femme heureuse. Fière de ses trois merveilleuses filles. Et fière d’être l’épouse d’un homme, le capitaine Henri-Emile Vautier, dont elle admirait la droiture. Capitaine… Elle aimait répéter ce mot dans sa bouche, comme pour mieux apprécier le statut qu’il conférait.


Un capitaine qui avait consacré sa vie à l’armée et qui n’avait jamais manqué de respect à la femme qu’il avait choisie.


Berthe monta dans sa chambre pour chercher un collier qu’elle avait prévu de porter pour la photographie.


La vareuse d’Henri Émile reposait sur une chaise. Comme souvent, elle la prit entre ses mains. Elle aimait cette odeur : le drap épais de la laine, la fumée du tabac, le cuir du ceinturon.


L’odeur de son mari.


Puis, quelque chose d’autre se glissa dans son souvenir.


Une odeur qu’elle ne connaissait pas.


Un parfum. Un parfum de femme. Un parfum profond, presque troublant, mêlé d’ambre, de musc et d’épices.


Berthe resta immobile.


Elle ne fut pas jalouse. Du moins, pas tout de suite. Elle eut même envie de sourire.


Henri Émile ? Son Henri Émile ?

L’idée même lui semblait absurde. Il devait y avoir une explication.

Une réception militaire. Une dame du monde un peu trop démonstrative.

Un hasard.

Oui.

Ce ne pouvait être que ça : un simple hasard.


« Maman ? »


Marthe se tenait dans l’encadrement de la porte. Elle regarda sa mère avec une gravité inhabituelle.


« Le photographe est arrivé. »


Berthe se retourna.


« J’arrive, ma chérie. »


Puis Marthe hésita.


« Maman… tu es triste ? »


Berthe fut surprise.


Les enfants voient parfois ce que les adultes passent leur vie à cacher.

Elle s’approcha de sa fille et déposa un baiser sur son front.


« Mais non, mon cœur. »


Le photographe installa son appareil dans le salon, arrangea les robes, plaça les mains, redressa les cols.


« Ne bougeons plus. »


Suzanne continuait à faire rire sa petite sœur dès que le photographe avait le dos tourné.

Marthe, elle, ne quittait pas sa mère des yeux.

Le photographe glissa sa tête sous le voile noir de son appareil.


Quelques secondes plus tard, le temps s’arrêta.


Il enferma sur une plaque de verre une mère et ses trois filles. Savait-il qu’il enfermait aussi un secret que personne, exceptée Berthe, ne pouvait voir ?


Les années passèrent.


Lille disparut derrière les souvenirs.


Épinal vint d’abord, avec les nouvelles responsabilités d’Henri Émile auprès du commandement supérieur de la défense des places du groupe d’Épinal.


Puis la guerre emporta les certitudes de toute une génération.


Pendant que son mari commandait des hommes au 135ᵉ régiment d’infanterie et portait le poids de leurs vies, Berthe le voyait revenir plus grave, plus silencieux.


Après la guerre, les décorations s’ajoutèrent à son uniforme. Parmi elles, une Croix de Guerre témoignait des années où Henri Émile avait commandé des hommes dans l’épreuve. Le capitaine de Lille était devenu un colonel respecté. Les cérémonies, les réceptions et la vie officielle qui accompagnaient désormais son rang donnaient parfois une nouvelle force à cette vieille question.


Qui était-elle ?


Une femme croisée dans un salon ? Une épouse d’officier ? Une dame dont elle n’avait jamais connu le visage ?


Jamais, Berthe ne demanda.


Elle préféra vivre avec un doute plutôt que risquer de blesser un homme qui ne lui avait jamais donné d’autre raison de souffrir.


Au printemps 1928, Henri-Emile mourut.


Les dix-huit mois qui suivirent sa mort furent les plus longs de la vie de Berthe.


Pendant plus de trente ans, elle avait partagé les départs, les mutations, les garnisons et les joies avec cet homme en uniforme. Puis, un matin de mai 1928, le silence avait pris sa place, laissant un vide immense.


Berthe avait continué de vivre.


Elle avait continué à se lever, à recevoir ses filles, à regarder les photographies de famille accrochées aux murs.


Mais quelque chose en elle s’était lentement éteint.

En novembre 1929, elle passait désormais de longues journées dans son lit.


Marthe venait souvent s’asseoir auprès d’elle.


Il lui arrivait encore de retrouver, dans le regard de sa fille, cette même gravité qu’elle avait aperçue un matin de Lille, devant la porte de sa chambre.


« Maman, tu es triste ? »


La question de la petite fille avait traversé les années.


Un après-midi où la lumière d’automne entrait faiblement dans la chambre, Berthe ouvrit les yeux.


« Marthe ? »


« Oui, maman. »


« Va me chercher la petite boîte métallique de ton père. Celle qui est dans le secrétaire. »


Marthe se leva sans poser de question. Quelques instants plus tard, elle revint avec la boîte. C’était un objet ordinaire, légèrement cabossé par le temps, qui avait accompagné Henri Émile dans toutes les garnisons.


Des lettres de famille, des mots d’amitié, quelques souvenirs d’une vie entière y dormaient depuis des années.


Marthe la déposa doucement sur le lit.


« Tu veux que je reste ? »


Berthe posa sa main sur celle de sa fille.


« Oui, ma chérie. Reste avec moi. »


Marthe s’assit en silence près du lit.


Berthe passa ses doigts sur le métal froid de la boîte.


Combien de fois avait-elle vu Henri Émile l’ouvrir ? Combien de fois avait-elle entendu le léger bruit du couvercle sans jamais avoir eu la curiosité de regarder ce qu’elle contenait ?


Elle sourit presque.


Il y avait encore tant de choses d’Henri Émile qu’elle ignorait.


Elle souleva le couvercle.


Et le temps s’arrêta.


Le parfum.


Il était là.


Le même parfum d’ambre, de musc et d’épices.


Pas affaibli.


Pas transformé.


Comme si les trente années qui les séparaient de Lille n’avaient jamais existé.


Berthe ferma les yeux.


Elle n’était plus une femme malade allongée dans son lit.


Elle était de nouveau cette jeune mère qui tenait une vareuse militaire dans ses mains tandis que, dans le salon, trois petites filles attendaient le photographe.


Ses doigts commencèrent à trembler.


Pour la première fois depuis le jour où elle avait décidé de l’oublier, le parfum revenait lui demander des comptes.


Berthe resta immobile.


Pendant trente années, elle avait vécu avec une question sans réponse.


Une seule.


Qui était-elle ?


Cette femme dont elle avait parfois imaginé le visage pendant les longues nuits où Henri Émile dormait paisiblement à ses côtés.


Une femme élégante, peut-être plus jeune, plus brillante, qui avait laissé son souvenir sur une simple vareuse militaire.


Avec une lenteur infinie, elle chercha parmi les enveloppes celle dont le parfum semblait encore s’échapper.


Elle l’ouvrit.


« Mon cher capitaine,


Les années ont passé et pourtant je n’ai jamais oublié le jour où vous avez frappé à ma porte pour m’annoncer que mon mari ne rentrerait plus.


Je n’ai pas souvenir de ce que je vous ai dit ce jour-là. Je me souviens seulement de mon chagrin et de votre silence.


Vous êtes resté là, debout dans votre uniforme, tandis que je pleurais sur votre épaule comme une enfant.


Pardonnez-moi si mes larmes ou le parfum que je portais ce jour-là ont laissé une trace sur votre vareuse.


Je voulais simplement que vous sachiez que, dans le pire instant de ma vie, j’ai rencontré un homme d’une immense bonté.


Je ne vous ai jamais oublié.


Veuillez croire, mon capitaine, à ma profonde reconnaissance. »



Berthe relut la lettre.


Une fois. Puis, une seconde.


Une larme glissa doucement sur sa joue. Pendant toutes ces années, elle avait redouté une femme qui n’avait jamais existé. Cette inconnue n’avait pas aimé Henri Émile.


Elle pleurait simplement l’homme qu’elle avait perdu.


Marthe observait sa mère en silence.


Elle ne comprenait pas ce qui venait de traverser le visage de cette femme qu’elle avait toujours connue.

Alors, avec la même douceur que la petite fille qui se tenait un matin devant la porte de la chambre à Lille, elle demanda :


« Maman… tu es triste ? »


Berthe ferma les yeux. Elle revit la petite Marthe devant la porte de sa chambre.

Ce jour-là, elle avait menti.


Cette fois, elle sourit. Elle prit la main de sa fille.


« Non, ma chérie. Je crois que je viens enfin de ne plus l’être. »


Elle tourna alors les yeux vers le portrait d’Henri Émile posé sur sa table de nuit.

Son visage s’apaisa.


« Comme j’ai eu de la chance de t’aimer. J’arrive, mon amour… »


Quelques jours plus tard, Marthe entra dans la chambre de sa mère.


Berthe était partie.


Dans ses mains reposaient encore la photographie de Lille et la lettre.


Marthe prit doucement l’enveloppe. Elle lut quelques lignes. Ses sourcils se froncèrent. Elle ne comprit pas.


Alors, elle reposa la lettre, s’agenouilla auprès du lit de sa mère et se mit à prier.



 
 
 

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